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Articles sur Montherlant (hors presse)

188. Montherlant, sa grand’mère et l’oncle Sam par Christian Lançon

 
 

Biographie de Henry de Courcy,
arrière-grand-père de Montherlant.

Note : Christian Lançon est un écrivain et journaliste français et un des meilleurs spécialistes de Montherlant.

***

En 1952, dans une revue publiée à New-York sous l’égide de l’Alliance française, Montherlant se plut à évoquer ses « affinités de famille avec les Américains »[1]. Celles-ci remontaient loin dans le temps, aux origines mêmes des États-Unis : sa grand’mère maternelle, la comtesse de Riancey, était petite-nièce de Claire de Kersaint, duchesse de Duras, l'amie fameuse de Chateaubriand, dont le père, l'amiral de Kersaint, avait combattu aux côtés des insurgés américains pendant leur guerre d’Indépendance.

Mme de Riancey avait d’ailleurs été élevée jusqu’à l’âge de neuf ans à New York où son père, Henry de Courcy, dirigeait l’agence locale de la verrerie Saint-Gobain. Une tâche qui ne le passionnait guère. Dès qu’il avait quelque loisir, il se plongeait dans l'étude de la situation du catholicisme en Amérique. La somme qu’il fit paraître sur la question[2] fit de lui le premier historien de l’église catholique du Nouveau-Monde. Durant la dizaine d’années qu’il passa à New-York il fut aussi correspondant de L’univers, le brûlot ultramontain de Louis Veuillot, tribune qui lui permit d’orienter l'opinion des catholiques français sur les États-Unis.

 Les aïeux de Montherlant étaient d’ailleurs présents en force dans le journal de Veuillot, le futur beau-père de sa grand’mère, Henry de Riancey, y tenant lui aussi chronique. En 1856, des soucis de santé contraignirent Henry de Courcy à rentrer en France, accompagné des siens. Toutefois sa fille ne quitta jamais vraiment les rives de l’Hudson. « C’est ainsi, rapporte Montherlant, que mon enfance fut bercée de souvenirs américains, et entourée d'objets rapportés des Etats-Unis par mon arrière-grand-père : serpent de Floride dans un bocal, dépouilles d'Indiens, etc... »[3]. Des dépouilles d’Indiens ? Diable ! Vingt ans plus tard, Montherlant en rabattra quelque peu, n’évoquant plus que de modestes scalps[4].

 

 Buffalo Bill, en 1905, présenta son show
durant deux mois au Champ de mars
devant plus de cent mille spectateurs,
dont Montherlant et sa grand’mère.

 

On imagine la joie de Mme de Riancey lorsqu’en 1905, William F. Cody, alias Buffalo Bill, vint inaugurer sur le Champ de Mars le gigantesque show (quarante cowboys, une centaine d’Indiens, une attaque de diligence, des rodéos, etc.) avec lequel il triomphera ensuite autour du monde. Le jeune Henry, 10 ans, fut certes impressionné par le spectacle, mais davantage encore par sa grand’mère qui « causa longuement et familièrement avec lui [l’illustre chasseur de bisons] puis avec les Indiens de sa troupe — et, sur leur invite, fuma même avec eux quelques bouffées du fameux calumet de la paix »[5]. Le calumet fut ensuite proposé au petit-fils, qui le repoussa — « bravement »[6], commentera-t-il en 1952 : risquer d’être taxé de dégonflé, cela ne réclamait-il pas plus de courage que s’exposer à quelques minutes de nausée ? Le petit-fils devenu écrivain célèbre s’est-il souvenu de cet épisode lorsque, au cours d’une conférence à l’École supérieure de Guerre, il vanta à un parterre d’officiers « le courage qu’il faut pour ne pas céder à cette terreur d’être seul »[7] ?

Buffalo Bill et sa suite ne furent pas les seuls à qui Mme de Riancey fit admirer  son impeccable anglais ; toute sa maisonnée en bénéficia, de sorte que « presque tous les membres de (sa) famille parlaient à la maison l’anglais aussi bien que le français » se souvint Montherlant, au soir de sa vie, dans une interview à un quotidien britannique[8]. Mais bien sûr ce n’était pas l’anglais d’Oxford, et au collège ses professeurs ne se firent pas faute de vilipender son fort accent yankee.

Un accent qui se révéla au contraire fort utile au soldat Montherlant durant sa dernière année sous les drapeaux. Jusqu'à sa démobilisation, en septembre 1919, il servit comme interprète dans des états-majors américains de l’Est de la France[9]. Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’en garda pas un souvenir radieux. « Qu'ai-je à voir avec ces Américains avec qui je n'ai aucun point commun ? écrivait-il à sa grand’mère le 18 février 1919 : arts, littérature, pensée, sensibilité, délicatesse. Rien de ce qui est français n'est compréhensible par ces gens-là »[10]. Voilà qui ne dut pas être du goût de sa grand’mère. Toujours est-il que ces aigres propos semblent préfigurer, deux ou trois tons au-dessous tout de même, la terrible diatribe de Celestino, héros du Chaos et la nuit : « Une seule nation qui parvient à faire baisser l'intelligence, la moralité, la qualité de l'homme sur presque toute la surface du globe, cela ne s'est jamais vu depuis que ce globe existe. J’accuse les Etats-Unis d'être en état constant de crime contre l'humanité »[11]. Une différence notable, toutefois. Les Américains que Montherlant houspille en 1919, ce sont uniquement les soldats auxquels il sert d’interprète ; en 1963, c’est un peuple entier que conspuera l’anarchiste Celestino.

 
 

Le gardien de but Montherlant
bloque un tir de Jacques Peyrony,
alias Norman Drouineau,
son coéquipier du Stade français.

Gardons-nous, bien sûr, d’attribuer au créateur les propos de sa créature. Mais alors, qu’en pensait-il donc, ce créateur, des Etats-Unis ? La question est plutôt de savoir s’il en pensait quelque chose. « Les USA sont ce qui m’est le plus inconnu au monde », écrivait-il en 1930 à Paul Morand, non sans ajouter, « et les objections que j'ai contre sont elles-mêmes totalement dénuées de raisons solides »[12]. On aura noté qu’il faisait ainsi l’impasse sur son année 1919 passée en grande partie dans les états-majors américains, ainsi que sur les trois années suivantes durant lesquelles il avait été le secrétaire général du Comité France-Amérique. Il est vrai que Morand avait sollicité quelques mots de lui sur son roman Champions du monde[13], qui a pour cadre les Etats-Unis ; par cette lettre, son confrère se dérobait à cette corvée.

Si l’accent yankee de Montherlant lui attira les blâmes de ses professeurs, celui de sa grand’mère vaudra au contraire à celle-ci « force compliments »[14] de la part des deux boys américains à qui, son petit-fils étant aux armées, elle sous-louait des chambres dans le pavillon familial du passage Saint-Ferdinand, à Neuilly-sur-Seine. Le registre de recensement de cette modeste voie (elle ne compte que huit numéros) réserve une surprise : la voisine, amie de Mme de Riancey, chez qui les boys prenaient leur repas hébergeait un neveu qui, lui aussi, se trouvait être américain[15]. Et nombre d’indices (je les ai répertoriés dans un article de la revue Roman 20-50)[16] permettent d’identifier ce natif de Cleveland (Ohio), nommé Norman Drouineau, à Jacques Peyrony, le héros des Olympiques

Dans le dialogue qui clôt Le Paradis à l’ombre des épées, le demi-aile, porte-parole de Montherlant, confie à Peyrony, son jeune coéquipier : « J’ai attendu l’armistice pour aller avec les Américains [comme interprète] parce qu’aucune de mes grandes heures de guerre n’aurait été complète, vécue avec d’autres types que ceux de chez nous. Pour moi, c’était la guerre gâchée »[17].

Du moins l’oncle Sam, sous les espèces d’un jeune compatriote de cœur de sa grand’mère[18], ne fut-il pas absent des grandes heures que Montherlant vivra ensuite dans les stades, « sous le sourire de ces trois divinités : celle de la  “gymnastique”, celle de la poésie, et celle de l’amitié » [19].

***

Notes

[1] Henry de Montherlant, « Réflexions sur mon théâtre », Revue de la pensée française, New York, vol. 11, janv. 1952, p. 9-11.
[2] The Catholic Church in the United States : A Sketch of Its Ecclesiastical History, New York, 1857, chez Edward Dunigan and Brother. L’ouvrage n’a jamais été traduit en français.
[3] « Réflexions sur mon théâtre », opcit.
[4] Henry de Montherlant, Mais aimons-nous ceux que nous aimons ?, Paris, Gallimard, 1973,
[5] « Réflexions sur mon théâtre », opcit.
[6] Loc. cit.
[7] « La Prudence ou les morts perdues », conférence faite le 15 nov. 1933 aux offici
ers de l’École supérieure de Guerre, recueillie dans Service inutile, Paris, Grasset, 1935.
[8] The Guardian, Londres, 5 mars 1971.
[9] Pierre Sipriot, Montherlant sans masque, t. 1, Paris, Robert Laffont, 1982, « Document 1 : Autobiographie de Montherlant », p. 468.
[10] Loc. cit.
[11] Montherlant, Le Chaos et la nuit, Gallimard, 1963, p. 191.
[12] Lettre de Montherlant à Morand, in Lettres adressées à Paul Morand, BnF, NAF 18246, f. 153, citée par Jean-François Domenget, Montherlant critique, Genève, Droz, 2003, p. 109.
[13] Il venait de paraître chez leur éditeur commun, Bernard Grasset.
[14] Lettre de Mme de Riancey à son petit-fils du 6 mars 1919, in Sipriot, op. cit., p. 95.
[15] Registre de recensement de 1921, cote 1F9-1F10, archives de Neuilly-sur-Seine.
[16] Christian Lançon, « L’Américain du passage Saint-Ferdinand », in Roman 20-50, n° 78, déc. 2024, p. 45-56.
[17] Montherlant, Première olympique : le Paradis à l’ombre des épées, Paris, Grasset, Les Cahiers verts, 1924, p. 157. Ce passage ne sera pas repris dans l’édition de 1938 regroupant les deux Olympiques.
[18] « Ma grand’mère était américaine », avait déclaré sans ambages Montherlant à son interviewer du Guardian (voir note 8).
[19] Henry de Montherlant, Les Olympiques, Paris, Grasset, 1938