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Articles sur Montherlant (hors presse)

171. Henry de Montherlant, se tuer pour dominer sa vie,
par Jean-Claude Vantroyen, Le Soir, 24/07/2022

Le 21 septembre 1972, 16 heures. Coup de feu, 25 quai Voltaire à Paris. Henry de Montherlant s’est tiré une balle dans la bouche après avoir avalé une capsule de cyanure. A 77 ans, l’écrivain aristocrate et orgueilleux s’est suicidé, et certains ont sévèrement jugé cet acte.

Henry de Montherlant en 1963,
au théâtre des Mathurins à Paris

Qui, aujourd’hui, lit encore Henry de Montherlant ? Qui même connaît Henry de Montherlant ? Ou a lu un de ses vingt romans et récits ? Un de sa quinzaine d’essais et de carnets ? Ou vu une de ses quinze pièces de théâtre ? Les garçons, Les jeunes filles, Les lépreuses, La reine morte, La ville dont le prince est un enfant, Le maître de Santiago  : cela évoque-t-il encore ne fût-ce qu’un souvenir dans l’esprit de nos contemporains ? Je ne crois pas. Montherlant est aujourd’hui une figure d’écrivain momifié, formolisé. L’époque n’est plus à la grandeur de l’attitude, à la superbe de l’écriture, au dédain de l’aristocrate, à l’orgueil de la solitude, au classicisme.

Pourtant, il y a 50 ans, quand Montherlant est mort, ce furent les grands titres dans la presse. L’homme était alors une star de la littérature. Une star stoïcienne, drapée dans sa superbe, jouissant de son isolement, loin des falbalas et des ronds-de-jambes. Le Soir du 22 septembre 1972 titre, en première page, avec photo : « Henry de Montherlant s’est suicidé ». Surtitre : « La fin tragique d’un grand écrivain ». Sous-titre : « Gravement atteint dans sa santé depuis plus d’un an, le célèbre auteur avait minutieusement préparé l’acte fatal ». Et, en page 9 du journal, plus d’une demi-page (et Le Soir était alors plus grand qu’aujourd’hui) de commentaires signés des journalistes culturels phares du quotidien, Georges Sion et André Paris. C’est dire l’importance qu’avait alors l’écrivain.

Le Soir ne fait aucun commentaire moral sur son suicide. D’autres, en France, ne s’en sont pas privés. Pas pour le suicide en lui-même, sans doute. Mais pour sa motivation. On a dit que l’écrivain a mis fin à ses jours parce qu’il craignait de devenir aveugle. C’est sans doute plus compliqué que cela. Montherlant s’est tiré une balle dans la bouche pour rester lui-même. Et c’est ça qui a suscité une forme de scandale.

« Un suicide de Romain »

Comme disait Jérôme Leroy en 2012, à l’occasion des 40 ans de la mort de l’écrivain, « on se suicide parce que l’on est jeune et que l’on se laisse décevoir par un monde sans perspective, on se suicide sur son lieu de travail parce qu’on ne trouve plus de sens à ce que l’on fait, on se suicide aussi, de manière bovaryste, par chagrin d’amour. Tous ces suicides sont déplorés mais admis par la société : ils rentrent dans des cases sociologiques et psychologiques rassurantes. Le suicide de Montherlant, lui, est un suicide de Romain, un suicide d’affirmation de soi, c’est le même, à vingt siècles d’écart, que celui de Caton d’Utique ne voulant pas survivre à la victoire de César et se tuant avec sa propre épée. » Il ajoute : « Ce genre d’attitude, ce genre d’altitude ont quelque chose de scandaleux, d’inassimilable par les temps qui sont les nôtres. Je n’y suis plus pour personne, Noli me tangere  ! »

C’est que Montherlant possédait une lucide désinvolture, il refusait de prendre l’apparence hypocrite de ce monde pour réalité. « Si Montherlant ne s’est jamais engagé au service de quelque cause que ce fût, pas même dans l’homosexualité, en dépit de la sympathie qu’elle lui inspirait, ce n’est ni par lâcheté ni par indifférence », écrivait André Clair en 2014. « Simplement, tout cet univers où nous survivons, non sans difficultés, lui paraissait falsifié dans ses manifestations. C’était, à ses yeux, l’image de l’escroquerie morale, sociale, religieuse ou politique, et s’il vivait encore, il dirait aussi : sexuelle, jusque dans certaines formes de libération. » André Clair précisait. « Il ne me paraît pas juste ni exact d’avancer, comme l’ont fait certains journalistes, que Montherlant méprisait la vie : ce qu’il n’admettait pas, c’était une existence mensongère, niée et reniée, prisonnière du carcan des dogmes et des idéologies, névrotique par souci d’adaptation aux conventions sociales, aux préjugés. »

Le dernier roman de Montherlant, paru un an avant son décès, s’intitulait Un assassin est mon maître. Un titre prophétique. Un livre sur l’angoisse d’un homme intelligent mais isolé et sans défense, persécuté par un chef tyrannique. Comme l’écrivain perdu dans un monde qu’il estimait, lui, le parangon de l’honneur et de la rigueur, fait de mensonges, de bassesses, de compromis, dans lequel, prédisait-il, l’espèce humaine s’enfonce. Alors il a voulu le quitter, ce monde. Le faire en toute conscience. En préparant son acte de manière ordonnée.

Sur son bureau, il a laissé trois lettres, une à son héritier, Claude Barat, deux autres au commissaire de police et au procureur de la République, pour éviter à ses proches les tracasseries d’une enquête. Il avait même donné rendez-vous à Barat ce jour-là, pour qu’il arrive quelques minutes après son acte fatal. « Le suicide est le dernier acte par lequel un homme puisse montrer qu’il a dominé sa vie », avait un jour écrit Montherlant. C’est bien ce qu’il a fait. Peut-être est-il temps de le relire…

Note