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Articles sur Montherlant (hors presse)148. Henry de Montherlant, Marcelle Loutrel-Tschirret et les astres, par Pierre DuroisinNul ne l’ignore, Montherlant, quand le saisissait le démon de l’écriture, se servait volontiers de tout ce qui lui tombait sous la main. Très vite, il fit bon usage des formulaires de la Compagnie d’Assurances générales maritimes de « l’oncle Guy » où il avait travaillé, à contrecœur, de 1914 à 1915[1]. Suivirent des épreuves d’imprimerie de la revue L’Amérique, lorsqu’il fut, au début des années vingt, le Secrétaire général du Comité France-Amérique, puis, d’aventure, les dactylogrammes ou les placards de ses propres œuvres[2], ou les premiers jets du texte qu’il était en train de récrire. Tout lui convenait, depuis les faire-part de décès ou de mariage jusqu’aux prospectus publicitaires en passant par les courriers qu’il recevait de ses proches, de ses confrères, de ses éditeurs. C’est une page de cette sorte, retrouvée parmi les manuscrits des Garçons, qui nous amène à évoquer ses rapports avec Marcelle Loutrel-Tschirret. * Les Garçons furent portés par leur auteur pendant plus d’un demi-siècle et les manuscrits que la Bibliothèque nationale de France conserve sous la cote NAF 28165 (Boîtes 9 et 10), 486 folios d’une part, 726 de l’autre, sont le reflet même de cette longue gestation. Michel Raymond, qui en a résumé la teneur dans son édition critique de la Pléiade, y a vu « quatre couches rédactionnelles » : quelques notes « jetées sur le papier » dès 1914 ; « un brouillon de plusieurs dizaines de pages » qu’il situe en 1929 ; « un ensemble de dix-sept chapitres d’une vingtaine de pages chacun », qui fut « sans doute élaboré au cours des années 40 », mais que Montherlant avait mis au point en 1947 « pour le cas où il viendrait à mourir subitement » ; la dernière main enfin, entre 1965 et 1967, qui aboutit à la publication en 1969 d’une version expurgée avant celle du texte intégral en 1973[3]. Cela dit, le folio qui nous intéresse et qu’on trouve dans la première chemise de la boîte 10 : « Montherlant - Les Garçons - Brouillons - 50 f. », date des années cinquante[4]. Il porte le n° 17 et correspond à cette page du roman où l’auteur présente la mère du héros[5]. Le recto, puisque c’est de lui qu’il s’agit, donne à lire la page 2 d’une lettre de remerciement : a été, elle aussi, captivée par votre pièce. Marcelle Loutrel-Tsch[6] Mon invitation a été adressée boulevard / Suchet ! C’est un peu par miracle / que je l’ai eue… Auriez-vous la bonté / de faire rectifier mon adresse sur / vos listes ?... Merci d’avance. Le tout est de savoir à quelle pièce la signataire faisait allusion. On pense d’abord à Pasiphaé dans la version qu’en a donnée la Comédie-Française en février 1953. Quand on examine les cinquante feuillets de la chemise « Les Garçons - Brouillons », on trouve en effet des courriers qui s’échelonnent entre fin 1952 et février 1955, et si l’on s’en tient aux folios 17 à 21, qui forment un ensemble de feuillets numérotés par l’auteur lui-même de 1 à 5, on découvre au verso du folio 19 une lettre du 26 février 1953 signée du directeur de la Société des Gens de Lettres de France, mais aussi et surtout, au verso du folio 20, une lettre du 7 mars 1953 (signée Variot, semble-t-il) dont on retient : « Ci-joint, un papier d’avant-première paru dans L’Aurore du 27 février. Il est respectueux », ledit papier ne pouvant que concerner la reprise de Pasiphaé au Richelieu[7]. Autre possibilité, Le Maître de Santiago, qui, en juillet de la même année, atteindra sa 700e représentation au Théâtre Hébertot. Bref, on a le droit d’hésiter, sans compter que le recto du folio 17 pourrait ne pas être l’exact contemporain des rectos de 19 et 20. Mais on a un autre indice : l’espoir qu’a Loutrel de se voir bientôt confier « deux traductions ». Il faut en effet savoir qu’en 1953 paraissait chez Mame, à Tour, dans la collection « Siècle et catholicisme », Le premier amour du monde de Fulton J. Sheen, « traduit de l’américain par Marcelle Loutrel-Tschirret », et si cette édition semble trop proche de la lettre à Montherlant, il reste Psychiatrie et Catholicisme, de James H. Vanderveldt et Robert P. Odenwald, « traduit de l’américain par Marcelle Loutrel-Tschirret », qui paraît aussi chez Mame en 1954 et La vie vaut d’être vécue, de Sheen, « traduit et adapté de l’américain par Marcelle Loutrel-Tschirret », qui paraît à nouveau chez Mame en 1955 : on aurait ainsi les deux traductions « espérées » de la lettre à Montherlant[8]. * Marcelle Loutrel, comme on voit, n’était pas la première venue. On aura d’ailleurs une assez bonne idée de ce que fut sa vie, rien moins que banale, en lisant les pages que lui a consacrées sur la Toile son arrière-petit-fils, François Montagnon[9]. Née le 9 novembre 1888 à Paris, dans le 8e arrondissement, elle était la fille unique de Jeanne Dutemple et d’Aloïs Tschirret. La mort prématurée de son père en 1890[10] ne l’empêcha nullement de recevoir la meilleure éducation qui fût : piano, tennis, croquet, ni d’aller chaque semaine à l’opéra en compagnie de sa mère, ni de fréquenter les salons littéraires. Mais son destin bascule avec son mariage : le 25 février 1911, elle épouse, à St-François-Xavier[11], Edmond Loutrel, qui l’a connue par le Sillon de Marc Sangnier[12]. Or Edmond est un esprit aventurier qui, dès 1908, avait cédé à la propagande orchestrée par le consulat canadien de Paris pour la colonisation du Saskatchewan. Il y emmène illico sa femme et sa belle-mère. Nous ne nous étendrons pas sur les deux séjours, de 1911 à 1914 et de 1918 à 1925, que le ménage fit au Canada, sinon pour souligner la rudesse de cette vie de défricheurs qui convenait mieux à Edmond qu’à Marcelle. Bonne chrétienne, elle mit au monde six enfants entre 1911 et 1922, deux au Canada, deux en France et les deux derniers au Canada, mais elle finit par « avoir la nausée » de cette existence « si radicalement différente » de celle qu’elle avait connue avant son mariage[13]. De retour en France, les deux époux, avant de se séparer et de vivre chacun de leur côté, achetèrent une librairie au 44 rue de Bourgogne. C’est là, dit Montagnon, que Marcelle Loutrel rencontra Montherlant, « qui habitait en face » (au 41 s’il faut être précis, où l’on sait qu’il emménagea en mai 1926). Il ajoute qu’ « elle sera sa secrétaire particulière, tapera ses manuscrits sur sa Remington portative », et apporte la preuve, avec un document que nous découvrirons plus loin, que cette relation fut des plus solide[14]. * Notre libraire avant, semble-t-il, de se faire traductrice donnera dans l’astrologie[15]. En 1951, elle publie Les Astres et nous (c’est d’ailleurs un chapitre de ce livre : « Gœthe et Montherlant », qui lui vaut de figurer parmi les auteurs qui ont écrit sur Montherlant), mais enfin ce serait une erreur de ne la voir qu’à travers le prisme de l’astrologie ou même si pour nous, tout part de là comme la dactylographe attitrée de Montherlant. Ceux qui ont lu sur ce site « La Guéguerre autour des Jeunes Filles et de Pitié pour les femmes d’après la correspondance Poirier-Montherlant de 1936 » se rappelleront qu’elle fut plusieurs fois citée par Jeanne Sandelion et Alice Poirier quand la grande question pour ces dames était de savoir qui se cachait derrière Andrée Hacquebaut, la malheureuse « victime » du cynique Costa[16], et si l’auteur des Jeunes Filles avait ou non fait usage de lettres qu’il avait reçues du modèle d’Hacquebaut. Pour Jeanne Sandelion, il faut reprendre l’article « Vérité sur “Les Jeunes Filles” » qu’elle publie le 10 octobre 1936 dans Micromégas, sous le nom d’Hélène Sorgès, en réaction à l’enquête « Les droits de l’écrivain sont-ils illimités ? » qu’a menée Georges Poupet pour le compte du Jour : Au début de cette intervention tardive dans une polémique littéraire qui touche à sa fin […], je voudrais reproduire quelques lignes de Mme Marcelle Loutrel, collaboratrice de Comœdia, de Toute l’Édition, etc. Je les ai choisies entre plusieurs échos qu’on m’a communiqués et qui ont trait à l’enquête du Jour sur les « droits de l’écrivain », parce qu’elles peuvent refléter l’opinion, l’impression de quelques-uns. Ces lignes sont d’une si noble naïveté, impliquent une confiance si touchante dans les affirmations des écrivains qu’elle admire, qu’on éprouve quelque peine à lui enlever ses illusions : « Les protestations entendues au sujet des Jeunes Filles visent surtout des lettres assez intimes pour qu’elles fassent penser que celui qui les reçoit devrait promettre à celle qui les écrit d’en garder le secret. J’imagine que, s’il y a ainsi promesse, aucun écrivain digne de ce nom ne la rompra. Certainement pas celui qui a écrit dans Service inutile : “Un homme qui ne sait pas garder un secret est jugé.” » Sandelion saute à pieds joints sur le mot de Service inutile : « Parole à retenir… », avant de citer à nouveau Loutrel : « J’ajoute, reprend Mme Loutrel, que si Montherlant avait, par son livre Les Jeunes Filles, rompu cette promesse eût-elle été implicite , le retentissement d’une enquête aussi publique que l’est celle du Jour eût permis depuis longtemps à ces jeunes filles l’occasion [sic] de riposter sans se nommer, et de flétrir ainsi, avec beaucoup plus de raison que quiconque, des indiscrétions dont elles eussent été les premières à souffrir. » L’argument, faut-il le dire, ne convainc pas Sorgès-Sandelion, mais ce qu’on retient aujourd’hui de cette attaque en règle, c’est que Marcelle Loutrel avait sa place dans les milieux de l’édition et de la littérature. À preuve, la lettre qu’Alice Poirier (elle aussi se reconnaît dans Hacquebaut mais pour s’en glorifier) adresse à Montherlant en novembre de la même année : « Marcelle Loutrel m’a envoyé un carton pour sa causerie de demain et de samedi prochain sur vous. Je serais enchantée d’entendre parler de vous malheureusement je crains d’être repérée…[17] », causerie en deux temps qui avait été annoncée ici et là, et singulièrement dans Comœdia le 21 novembre : « Mme Marcelle Loutrel, directrice de l’Office Poétique, donnera à la Galerie Gerbo, 93, avenue Paul-Doumer, à 5 heures, les 21 et 28 novembre, une causerie sur “Ce que Montherlant nous force à voir”, avec débat. » À preuve aussi cette autre lettre de Poirier à Montherlant datée du 1er décembre : « Savez-vous ce qu’on a dit au thé de Marcelle Loutrel ? » Un thé où l’on avait sans doute évoqué la causerie que Loutrel allait donner le 5 décembre à la Galerie Gerbo sur « La poésie dans le journalisme » et à laquelle assisteront des gens comme Marthe Lacloche, qu’on évoquera dans un instant, et celui que tout le monde connaît comme le fidèle ami d’enfance de Montherlant et l’auteur de la biographie qui parut en 1941 sous le titre Les Enfances de Montherlant : Jacques-Napoléon Faure-Biguet[18]. Car si Loutrel ne s’est jamais reconnue dans Hacquebaut[19], elle organise volontiers des débats sur la littérature de son temps. Elle dirige, on vient de le voir, L’Office Poétique, qu’elle a créé dans sa librairie et qui « prend à tâche de remédier à la carence des libraires qui se refusent à vendre le Recueil de vers[20] » ; elle rend compte à l’occasion de cette sorte de recueils[21] ; elle compose elle-même des vers, qu’on récite parfois aux « Vendredis de Poésie » de l’Académie Duncan[22]. Un poème d’elle qui a paru dans Les Nouvelles littéraires du 30 décembre 1933 mérite toute notre attention. À la fois pour son titre : « L’oiseau de race », et pour sa première strophe : « Ne croyez pas m’avoir vaincue / Pour m’avoir si tôt abattue / D’un ciel qui pour mon vol était encor trop bas / Tel un oiseau racé je ne me débats pas », où les lecteurs de La Reine morte ont reconnu le mot d’Inès à l’Infante : « Quand l’oiseau de race est capturé, il ne se débat pas[23]. » Près de dix ans plus tard, est-ce possible ? Mais oui : quand Montherlant avait noté sur un bout de papier quoi que ce fût qui avait retenu son attention, il pouvait en faire usage dix ans, vingt ans plus tard, et davantage encore. On change de registre avec Le Journal du 7 février 1936 et la rubrique « Question aux femmes », ladite question étant de savoir comment doit réagir une femme trompée ou bernée par son mari. Loutrel y est certes présentée comme « l’amie, la collaboratrice des poètes et poète elle-même », mais c’est à « la modeste commerçante, celle qui lutte avec une dignité et une grâce bien françaises » que s’adresse Marthe Lacloche, et c’est « en recevant les clients qui circulent dans sa librairie et en surveillant les plus jeunes de ses six enfants » que Loutrel lui répond en bonne épouse et en bonne mère de famille[24]. Retour à la littérature et à Montherlant avec le prestigieux gala du Studio des Auteurs du 9 mai 1936, où Marcelle Loutrel lut des pages de La Rose de sable[25]. On ne s’étonne guère, après cela, de la voir citée par l’auteur des Jeunes Filles, dans le Paris-soir du 6 août 1936, comme « une femme distinguée, auteur de beaux vers[26] ». * Montagnon n’en fait pas mystère, Loutrel fut à Vichy pendant toute l’Occupation. Elle y occupa un poste de secrétaire dans un ministère. Lequel, on ne nous le dit pas, mais un entrefilet paru dans Le Figaro du 29 octobre 1941 nous apprend que Marcelle Loutrel dirigeait l’Office de lectures théâtrales, qui s’était donné pour mission de « présenter des pièces inédites ou des chefs-d’œuvre ignorés du grand public » et dont le siège social se trouvait à Vichy même au 5 rue Albert Londres[27]. Le Figaro précisait que l’Office venait de présenter à Vichy « une œuvre écrite en captivité par Jean Baudry », un « dialogue poétique » intitulé Judith qui avait été lu « devant un public attentif par Marcelle Loutrel (Judith), René Fleur (Holopherne), Jean Fontaine et Emmanuel Robert[28] ». C’est ce même Office qui, en 1942, fit jouer à Vichy Électre et Amphitryon 38 de Giraudoux, et aussi Le Misanthrope et Le Jeu de l’amour et du hasard par la Comédie-Française, sans oublier, en 1944, La Reine morte, dont deux répliques : « Il est rare qu’un homme de valeur ne finisse pas par être arrêté » et « En prison se trouve la fleur du Royaume », « soulevèrent, paraît-il, un tonnerre d’applaudissements[29] ». Marcelle Loutrel se trouvait-elle dans le public ? Fut-elle pour quelque chose dans la décision que prit l’Office de faire représenter La Reine morte à Vichy ? * 1950 et 1951 seront des années fastes pour notre petite enquête. En octobre 1950 paraît chez Gallimard l’édition courante de Celles qu’on prend dans ses bras, suivi de Notes de théâtre, I [30]. Montherlant en offre un exemplaire du service de presse à Marcelle Loutrel avec la dédicace suivante : « A Madame Loutrel, cette pièce qui est malgré tout une pièce d’amour, quoi qu’on dise. Amical souvenir de Montherlant[31] ». Mais on a mieux encore avec les deux clichés que Fr. Montagnon donne à voir dans son « Voyage de la famille Loutrel de Meung-sur-Loire vers Meyronne Saskatchewan », à savoir la page de couverture de l’édition originale de Service inutile et sa page de titre avec cette dédicace : « A madame Marcelle Loutrel, qui, depuis un quart de siècle, s’occupe de mes ouvrages et les étudie avec tant d’intelligente fidélité, / bien amicalement, / Montherlant / 14 Septre 1951. » Si on retire un quart de siècle de 1951, on est exactement en 1926 quand Montherlant emménagea au 41 de la rue de Bourgogne en face de la librairie Loutrel, et pas plus que la dédicace de Celles qu’on prend dans ses bras, la dédicace de Service inutile ne s’adresse à la seule dactylographe. Mais enfin, cela ne veut pas dire non plus que Marcelle Loutrel, en admettant même qu’elle ait pris dès 1926 la succession de Mme Kampmann, fut la seule dès cet instant à taper les manuscrits de Montherlant[32]. Retenons-en que Montherlant tenait la dédicataire en haute estime. 1951 est aussi l’année où Les Astres et nous ont paru aux Éditions du Vieux Colombier avec un achevé d’imprimer du 25 novembre. On n’est pas loin du 14 septembre et Montherlant eut certainement droit à un exemplaire[33]. L’ouvrage compte quatre parties. C’est dans la troisième partie, « Les influences astrales sur la personnalité créatrice », et plus précisément dans la section « La littérature », que Marcelle Loutrel considère, ensemble, les horoscopes de Gœthe et de Montherlant[34]. Notre propos n’est pas de nous interroger sur le bien-fondé de ces horoscopes ou de l’astrologie en général ; il vaut la peine, en revanche, de voir à quels textes de Gœthe et de Montherlant se réfère Loutrel. Découvre-t-elle « Saturne situé, chez Montherlant comme chez Gœthe, au centre même du signe de “synthèse” celui du Scorpion », elle va d’emblée à Syncrétisme et alternance : « Tout le monde a raison, toujours. Lui qui dit à son amie : Est-ce ma faute si mon amour s’en va ? et elle qui crie : c’est trop de cruauté », avant d’évoquer Les Jeunes Filles, qu’elle connaissait, faut-il le dire ? mieux que personne : « Peu après [sic], il écrivait Les Jeunes Filles, où ces deux oppositions font tout le drame[35]. » Un second passage de Syncrétisme et alternance : « Être à la fois, ou plutôt faire alterner en soi la bête et l’ange, la vie corporelle et charnelle et la vie intellectuelle et morale, que l’homme le veuille ou non, la nature l’y forcera, qui est toute alternance, qui est toute constructions et détentes », permet à l’astrologue de faire le lien avec un mot de Gœthe à Jacobi : « Je ne puis me contenter d’une seule manière de penser. Comme poète et comme artiste, je suis polythéiste ; panthéiste au contraire en tant que naturaliste, et l’un aussi décidément que l’autre. Ma personnalité d’homme moral exige-t-elle un Dieu ? J’y ai aussi pourvu. Les choses du ciel et de la terre constituent un [si] vaste royaume, qu’il ne faut pas moins, pour pouvoir [l’] embrasser, que tous les organes de tous les êtres réunis[36]. » Après quoi Loutrel ouvre La Reine morte pour deux mots de Ferrante. Celui qu’il adresse à Inès à l’acte VI : « Toute ma vie, j’ai fait incessamment ce trajet ; tout le temps à monter et à descendre, de l’enfer aux cieux », qu’elle rapproche d’une parole de Faust : « Ô nature infinie ! tu m’échappes. (…) Je ne puis ni t’embrasser, ni puiser un lait intarissable dans tes mamelles fécondes, source de vie où le ciel et la terre vont chercher leurs forces. […] », et celui qu’il prononce avant de mourir à l’acte VIII : « Ô mon Dieu ! dans ce répit qui me reste ; avant que le sabre repasse et m’écrase, faites qu’il y tranche ce nœud épouvantable de contradictions qui sont en moi, de sorte que, un instant au moins avant de cesser d’être, je sache enfin ce que je suis », que notre astrologue « retrouve » à la fois chez l’auteur de Faust quand il se compare à son héros : « J’avais pris la vie par tous les côtés et j’étais toujours revenu de mes tentatives plus mécontent et plus tourmenté », et chez Faust quand il s’écrie : « Esprits qui planez autour de moi, répondez-moi si vous m’entendez ![37] » Poète autant qu’astrologue, Loutrel retourne à Syncrétisme et alternance, où Montherlant déclarait : « Je suis poète, je ne suis même que cela[38] », avant d’entraîner le lecteur dans les « maisons » du ciel. Nous en retiendrons : 1° qu’une « conjonction Jupiter-Lune envoie ses ondes flamboyantes en haut du ciel de Montherlant […], comme Mars rejoint, par un triangle parfait, la profession choisie de Gœthe » ; 2° que le signe même des Poissons trouve sa parfaite illustration dans le mariage de l’Eau et du Feu. Et là où nous évoquerions Héraclite, Loutrel reconnaît « la planète de feu dans un signe d’eau » : dans La Reine morte d’abord, avec cet échange entre Inès et l’Infante : « Voyez cette cascade : elle ne lutte pas, elle suit sa pente. Il faut laisser tomber les eaux… / La cascade ne tombe pas : elle se précipite. La rame la bat, la proue la coupe » ; dans Le Maître de Santiago ensuite, avec ce mot de « Mariana buvant l’eau “emportante” : “Elle est glacée et elle me brûle ![39]” ». De ce Mars « durci par [sa] quadrature avec Pluton heurté », l’auteur des Astres et nous déduit que « la poésie philosophique » a le pouvoir de « juge[r] de haut le drame Feu-Eau ». Elle cite une fois de plus Syncrétisme et alternance : « L’Océan, dans ses profondeurs calmes, regarde à sa surface la tempête, et se réjouit de sa tempête et de son calme[40] » ; puis une strophe du « Sacrifice à la rose » dans Encore un instant de bonheur : « Sous des feuillages une eau coulait, petite âme attendrissante. (…) Comme mon cœur, une branche qui plonge y vit dans un frisson perpétuel…[41] », en arguant que « la flèche de Mars dans l’eau peut être objet de poème » ; puis « L’Âme et son ombre », où l’auteur de Service inutile dit avec d’autres mots ce qu’il avait dit dans Syncrétisme et alternance : « Être à la fois c’est-à-dire, en fait, tour à tour saint Vincent de Paul, Kant et Casanova, celui qui serait cela ferait honneur à son Créateur[42]. » La suite va nous réserver une belle surprise. Loutrel a constaté que, dans l’horoscope de Gœthe comme dans celui de Montherlant, « la maison V ne comporte aucune planète ». Elle commente : « Tout est dans le Soi et dans le Mental », et rappelle un commentaire de Stefan Zweig paru dans un numéro des Basler Nachrichten de juillet 1938 : « Il y a chez Montherlant une conscience de soi-même et une volonté indomptable de se développer selon ses données propres, et seulement selon elles, qui font penser à la méthode de Gœthe[43]. » Jusque là, rien d’extraordinaire, mais voici qu’elle cite Gœthe, pour un mot qu’elle a trouvé, dit-elle en note, à la page 65 d’un ouvrage publié en 1932 chez Rieder et qu’elle rapproche d’une image chère à Montherlant : Dans Gœthe d’après ses contemporains, on voit Gœthe témoigner son indifférence pour les conséquences sociales de l’œuvre d’art. À propos de Werther, il dit : « Quand je fais une chose qui me convient, les conséquences ne me regardent pas. S’il y a des fous à qui sa lecture fait du mal, ma foi, tant pis. » Montherlant a exprimé une conception analogue nous avouons ne plus nous rappeler où mais dont le sens était presque textuellement : « Je fais mes œuvres comme le pommier ses pommes : le pommier ne s’inquiète pas si ses pommes tombées seront ou non ramassées, ni, si elles le sont, de quelle façon le cuisinier les accommodera. » Comme Gœthe, il ne cesse de répéter : « On ne joue pas pour le public[44]. » Or ces lignes des Astres et nous se retrouvent à peu près telles quelles sous la plume de Montherlant aux pages 296 et 297 de Garder tout en composant tout, ces carnets posthumes édités en 2001 chez Gallimard par Jean-Claude et Yasmina Barat : Dans Gœthe d’après ses contemporains (Rieder, éd. 1932), p. 65, on voit Gœthe témoigner son indifférence pour les conséquences sociales de l’œuvre d’art. À propos de Werther, il dit : « Quand je fais une chose qui me convient, les conséquences ne me regardent pas. S’il y a des fous à qui sa lecture fait du mal, ma foi, tant pis. » J’exprime une conception analogue, nous avouons ne plus nous rappeler où, mais dont le sens était presque textuellement : je fais mes œuvres comme le pommier ses pommes : le pommier ne s’inquiète pas si ses pommes tombées seront ramassées, ni, si elles le sont, de quelle façon le cuisinier les accommodera. « Singulier système que celui de compter le public pour rien ! », s’écriera, après une rencontre avec Gœthe, Benjamin Constant, parfait représentant d’une nation où l’art est défini par le mot de La Bruyère : « Tout le but de l’art est de plaire. » Mais, comme Gœthe, je ne cesse de répéter : « On ne joue pas pour le public. » Gœthe dit de ses œuvres : « Ce qui est important, c’est que cela soit écrit. » Je garderai vingt ans dans mes tiroirs La Rose de sable, dix ans Port-Royal. Chez les écrivains, l’important est la création en soi, non les rapports entre cette création et le public : ces rapports sont ce qu’ils peuvent, mais la création est ce que le créateur a voulu qu’elle soit. Ici, nous disent les éditeurs, « l’auteur demande deux lignes de points ». Pour quelle raison, on l’ignore, mais enfin il saute aux yeux que la page de Loutrel décalque fidèlement tout le début de la page de Montherlant. Les astres étaient d’ailleurs avec nous le jour où parut Garder tout en composant tout. Les éditeurs ont en effet donné, en frontispice, un fac-similé du manuscrit de la page qu’on vient de lire (de son début à « Gœthe dit de ses œuvres »), avec, dans le coin supérieur gauche, à l’encre noire, la mention « 1 ex La première leçon qu’on tire de ce fac-similé est que Marcelle Loutrel, que son arrière-petit-fils présente comme la secrétaire de Montherlant, fut plutôt, sans doute, sa dactylographe, une dactylographe cultivée et dont il apprécia l’intelligence, mais enfin, si les instructions touchant la dactylographie sont bien destinées à la dactylographe, la suite : « à envoyer à Mme Loutrel » est une instruction que Montherlant donne à sa secrétaire pour qu’elle la transmette à qui de droit. Autre évidence, les éditeurs de Garder tout en composant tout ont rangé ce manuscrit, qui n’est pas daté, parmi les notes des années soixante, mais il faut le vieillir. Jusqu’où ? On tiendra compte des allusions à La Rose de sable et à Port-Royal, même si elles ne sont pas tout à fait claires, elles non plus. La Rose de sable fut composée entre 1930 et 1932, mais son édition complète ne parut qu’en 1967. Quand Montherlant dit qu’il la garda vingt ans dans ses tiroirs, il fait sans doute allusion (à quoi d’autre sinon ?) aux éditions partielles qui parurent en 1951, à savoir Une aventure au Sahara, dont l’achevé d’imprimer est du 31 mars, et La Cueilleuse de branches dont l’achevé d’imprimer est du 25 mai, et quand il compte dix ans pour Port-Royal, il ne peut s’agir que du premier Port-Royal, écrit entre 1940 et 1942, mis au tiroir, relu en 1948, et de nouveau mis au tiroir en attendant la relecture de 1953, qui le convainquit d’écrire un Port-Royal tout différent du premier. Bref, il faudrait situer le texte de Garder tout en composant tout en 1951, et assez tôt dans l’année pour que Loutrel en fasse son miel dans Les Astres et nous. Mais enfin, on ne peut imaginer qu’après avoir tapé le texte, elle l’aurait subtilisé pour étayer sa démonstration dans un livre que Montherlant devait forcément lire[45]. Sauf si l’écrivain le lui a suggéré, ce qui serait assez dans sa manière. On en trouve des exemples dans l’ouvrage déjà cité de Faure-Biguet : Les Enfances de Montherlant, où le biographe écrit en 1941 ce que Montherlant lui avait suggéré d’écrire et qu’il récupéra plus tard, dans ses carnets ou ailleurs. Dans le même ordre d’idées, lorsque Michel de Saint Pierre composa le Montherlant bourreau de soi-même qui parut chez Gallimard en 1949 pour défendre Demain il fera jour, suite à Fils de Personne, il se servit d’arguments qui lui avaient été soufflés par le dramaturge[46]. Loutrel, en somme, aurait été le porte-parole de Montherlant pour le texte qui nous occupe, ce qui règle du même coup la question de savoir si Montherlant a lu Les Astres et nous, en tout cas les pages le concernant. Être rapproché de Gœthe ne pouvait d’ailleurs que plaire à l’auteur d’ « Une jeune fille française lit Gœthe », cet essai daté de 1942 dont la version courte avait paru en novembre 1943 dans Le Livre des Lettres, puis, tout de suite après, dans D’aujourd’hui et de toujours, et une version nettement plus étoffée en 1953 dans Textes sous une occupation. Relisons-les, tout justement, ces deux versions. Celle d’abord de 1943, qui commençait comme suit : En 1932 a paru en français, à Paris, sous le titre Gœthe d’après ses contemporains, un volume de conversations et de récits ayant Gœthe pour acteur, ou le concernant, et puisés pour la plupart dans les Gœthe’s Gespräche de Biedermann et dans la sélection de Deibel et Gundelfinger. À tort ou à raison, ce volume me paraît plus riche que les fameuses conversations avec Eckermann[47]. Montherlant continuait en disant qu’il avait donné cet ouvrage à lire « à une jeune fille parisienne, d’une trentaine d’années, de celles qui “travaillent” […], qui doivent gagner leur vie, pourvue d’une vie intérieure sur laquelle elle réfléchit avec une attention minutieuse et une lucidité virile […], par ailleurs autodidacte, et n’ayant rien lu de Gœthe[48] ». Suit un dialogue entre M. (pour « Moi ») et Mlle L. Nous n’irons pas jusqu’à y reconnaître Marcelle Loutrel, qui en 1943 avait cinquante-cinq ans, mais enfin le lien est évident entre le texte des Astres et nous ou de Garder tout en composant tout et celui de 1943. La lectrice de 1943 rappelle d’ailleurs qu’ « en parlant de Werther, Gœthe disait : “Ce qui rend cet ouvrage dangereux, c’est d’avoir peint la faiblesse comme de la force. Mais quand je fais une chose qui me convient, les conséquences ne me regardent pas. S’il y a des fous à qui sa lecture fait du mal, ma foi, tant pis[49]” », un mot que nous avons lu dans Les Astres et nous aussi bien que dans Garder tout, avec cette nuance que chez Loutrel en 1951, chez Montherlant dans Garder tout, cette façon de voir est acceptée sans discussion (le pommier qui fait ses pommes), alors qu’en 1943, Mlle L. est réticente : « Voilà résolue la question de la responsabilité de créateur, et on comprend que, et nunc et [in] aeternum, les littérateurs bénissent Gœthe, qui a appuyé de son autorité ce privilège monstrueux qui leur serait accordé[50]. » Une discussion s’engage avec M., à qui son interlocutrice finit par dire : « Allez, la porte est ouverte, le mal est fait[51]. » La version d’ « Une jeune fille française lit Gœthe » qui paraîtra dix ans plus tard dans Textes sous une occupation fut, on l’a dit, plus étoffée, et l’entrée en matière a changé. On commence par nous présenter Mlle L., qui est pareille à son aînée, sauf qu’en 1953, « elle a lu Gœthe, de-ci de-là, depuis cinq ou six ans ». L’auteur lui avait prêté « un choix de pages de Gœthe », où la jeune femme n’a rien trouvé de notable, mais son interlocuteur ne s’en était guère étonné, ce « fort volume de quatre-cent quarante-deux pages » ne lui ayant rien apporté non plus[52]. Sur quoi, il lui a prêté « un volume paru en français (Paris, 1932) sous le titre Gœthe d’après ses contemporains… » On retrouvera en 1953 le mot de Gœthe sur son Werther[53], mais aussi, comme dans Garder tout, même si ce n’est pas dans le même ordre, l’indifférence de Gœthe pour l’accueil que le public réservait à son œuvre (« Ce qui est important, c’est que ce soit écrit »), la critique qu’elle inspira à Benjamin Constant et ce qu’en pense l’auteur d’ « Une jeune fille française » : « Ce n’est pas pour le public qu’on écrit, c’est pour soi ; ou plutôt, ce n’est pour personne ; on écrit parce qu’il vous est agréable d’écrire, et qu’on le fait bien[54]. » La raison d’être en somme de la page de Loutrel comme de son équivalent dans Garder tout en composant tout aurait été de redire l’essentiel d’ « Une jeune fille française lit Gœthe » en lui donnant une allure plus « montherlantienne » avec l’image du pommier. La comparaison est certes classique : « La Fontaine est un fablier, / Qui donne ses fables aux hommes, / À-peu-près comme le pommier, / Dans les champs, leur donne ses pommes », lisait-on déjà en 1798 dans la « comédie anecdotique » de Jacques-André Jacquelin, mais Montherlant se l’était appropriée en la tournant à sa façon. Il faut ici en revenir au précieux fac-similé de Garder tout, où il apparaît que l’auteur avait d’abord écrit, pour faire écho au mot de Gœthe parlant de Werther, qu’il avait « exprimé une conception analogue dans La Petite Infante de Castille », avant de se corriger comme on a vu : « J’exprime une conception analogue, nous avouons ne plus nous rappeler où, mais dont le sens était presque textuellement : je fais mes œuvres comme le pommier ses pommes… » En fait, ce n’est pas un hasard si Montherlant avait d’abord fait référence à La Petite Infante. « Dès La Petite Infante de Castille, publiée en 1929, il s’est rangé parmi les écrivains qui font leur œuvre “parce que c’est cela leur fonction” », lira-t-on en 1953 dans le Montherlant par lui-même de Pierre Sipriot[55], qui rapporte la réponse de son interlocuteur à une question qu’il lui avait posée lors d’une des conférences de fin 1952-début 1953 qu’ils avaient préparées ensemble pour la Radio Télévision française[56] : Je vous rappellerai qu’il y a longtemps déjà, il y a vingt-cinq ans, dans Aux Fontaines du désir et dans La Petite Infante, je me suis rangé parmi les écrivains qui, dans toute leur œuvre, à peu d’exceptions près, écrivent quasiment comme s’ils n’écrivaient pas pour le public. Je me cite de mémoire : « L’écrivain donne son œuvre comme le pommier sa pomme, sans se soucier si elle sera ramassée et, si elle l’est, de quelle façon le cuisinier l’accommodera. » Je n’ai jamais varié là-dessus[57]. Aux Fontaines du désir ou La Petite Infante ? Il semble que Montherlant se soit souvenu des dernières pages de La Petite Infante. Il y fait la leçon, avec une image peu banale, aux « excellents jeunes gens » qui le « somment de leur être exemplaire » : « Vous savez bien, ou plutôt vous ne savez pas, je le crains, que nous lâchons nos messages comme l’oiseau, sans y prendre garde, lâche ses crottes en faisant son vol », avant de mettre en parallèle l’ « indifférence de la nature créatrice » et « celle de l’homme créateur, se déchirant pour faire ses fruits, parce que c’est cela sa fonction, mais n’aimant pas les hommes, ne tenant ni à leur amour, ni à leur admiration, ni seulement à leur estime, ne se flattant pas davantage de leur haine, n’attachant d’importance ni à eux, ni à soi, ni à son œuvre, et délivrant tour à tour, sans joie, ni tristesse, ni fatigue, ses monstres et ses anges intérieurs, parce qu’il est fait pour cela et ne peut faire que cela[58] ». L’image du pommier n’est pas dans La Petite Infante. Sauf erreur, elle n’est pas davantage dans Aux Fontaines du désir. On la trouve, en revanche, dans « La Paix dans la guerre », ou du moins dans la version intégrale, celle qui donna son titre au volume publié en Suisse, par les éditions Ides et Calendes de Neuchâtel, l’été 1941, ou, quelques mois plus tard, dans la version originale du Solstice de juin : L’artiste ne produit pour rien. Il produit son œuvre comme le pommier produit sa pomme, sans but et sans responsabilité, sans se soucier d’une recette pour qu’on s’en serve ni de l’usage qu’on en fera. Les naturalistes peuvent, si leur plaît, nous apprendre ce qu’est ce fruit, et s’il est comestible, et les cuisinières, dans l’affirmative, ont toute licence de l’accommoder à leur façon. Il n’est pas jusqu’au paragraphe suivant qui ne nous ramène à Gœthe, c’est-à-dire à Loutrel, à Garder tout en composant tout et, finalement, à « Une jeune fille française lit Gœthe » : « On me dira : “Écrire dans le vide, sans savoir si son œuvre pourra jamais voir le jour !” Je réponds : “Une seule chose est importante, c’est que ce soit écrit, et écrit tel qu’on l’a conçu[59].” » * Tout le monde l’aura compris, nous n’avons pas voulu faire de Montherlant un franc adepte de l’astrologie, mais chacun sait qu’il aimait à jouer avec les signes. Rappelons-nous l’ « Épilogue » des Bestiaires, quand le héros navigue sur les eaux camarguaises en compagnie de son cousin, le marquis de Baroncelli-Javon. Dans l’édition originale, comme dans Le Journal du 11 avril 1926 (Les Bestiaires ayant d’abord paru en feuilleton), on lit : « Il leva les yeux vers le ciel. En cette nuit du 20 avril, anniversaire de sa naissance, anniversaire de la naissance du monde, le Soleil entrait dans le signe zodiacal du Taureau[60] ». On n’oublie pas non plus ce que lui inspirèrent en 1968, dans ce Bestiaire céleste où il brodait allègrement autour des douze « signes du zodiaque » et de quelques « constellations », les signes du Taureau et du Bélier. Pour le Taureau, ce fut court et bref, il reprit tout simplement les mots de 1926 : « Il leva les yeux vers le ciel. En cette nuit du 20 avril, anniversaire de sa naissance, anniversaire de la naissance du monde, le Soleil entrait dans le signe zodiacal du Taureau[61] » ; pour le Bélier, ce fut plus subtil : « Les méchantes langues prétendent que je suis né le 20 avril et non le 21, soit sous le signe du Bélier et non sous celui du Taureau. […] Bélier ou Taureau […], je suis bien encadré. À condition de croire à ces choses, auxquelles je crois en n’y croyant pas, comme je fais pour beaucoup d’autres choses[62]. » Ce sont à peu près les mots que l’auteur de Malatesta avait mis en 1946 dans la bouche de Madame Isotta quand elle évoquait devant Paul II les illusions dont s’enchantait son mari : « Ce sont des choses auxquelles il ne croit pas, ou ne croit qu’un peu, mais qui l’exaltent au moment où il lui faut accomplir des actions grandes et difficiles[63]. » Isotta faisait allusion aux grands hommes de la Rome ancienne, à qui le seigneur de Rimini demandait de le conseiller et de le protéger, mais lui-même ne reconnaissait-il pas dans les étoiles « les âmes sévères des héros » ? « Regarde, dira-t-il à sa femme, les signes enflammés des cieux, ces étoiles insomnieuses comme moi. Quelle assemblée ! Que d’âmes toutes vives de gloire ! C’est l’heure où l’on entend chanter les constellations[64]. » On a peine à croire que l’auteur des Bestiaires, de Malatesta et du Bestiaire céleste ait pu rester indifférent aux pages « gœthéennes » que Marcelle Loutrel-Tschirret lui avait consacrées dans Les Astres et nous, alors qu’il venait lui-même de lui faire les plus beaux des compliments sur un exemplaire de Service inutile. Quant à dire s’il sut jamais que sa « dactylographe[65] » était décédée le 18 février 1972 à Gentilly, à l’âge de quatre-vingt-trois ans… Notes[1] On a des exemples de remploi antérieurs à celui-là et plus étonnants encore. Montherlant a utilisé le verso de devoirs d’anglais, de français et de latin datant de 1908 et 1909, quand il était à Janson de Sailly, pour une nouvelle, Le Soir d’Héraclès, qu’on avait dans un premier temps située vers 1913 (voir « Avant Thrasylle » dans Lire Montherlant, Textes recueillis et présentés par Claude Coste, Jeanyves Guérin et Alain Schaffner, Paris, Honoré Champion, 2015, p. 117, note 37), mais qui pourrait être nettement plus récente. |
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