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Articles sur Montherlant (hors presse)

35. La colère d’Isabelle Rivière contre Montherlant en 1936

 
 

Isabelle Rivière et son frère.

1. Qui était Isabelle Rivière (1889-1971), sœur d’Alain Fournier l’auteur du Grand Meaulnes  ?

Isabelle Fournier est née, de parents instituteurs, le 16 juillet 1889, à La Chapelle-d’Angillon, à la limite de la Sologne, trois ans après son frère Henri, qui sera connu sous le nom d’Alain Fournier, l’auteur du Grand-Meaulnes.
Elève brillante au lycée de-Moulins, elle viendra poursuivre ses études à Paris, avec son frère. A Lakanal, Henri (Alain) Fournier s’était lié d’amitié avec un jeune Bordelais : Jacques Rivière. Bientôt, un grand amour unira celui-ci à Isabelle Fournier. Ils se marient en 1909. De légitimes ambitions littéraires, et le même ardent désir de découvrir la vérité, animent ce trio qui se mêle avec enthousiasme à la vie artistique et littéraire, particulièrement riche à cette époque. La Nouvelle Revue Française, fondée en 1909 par Gide, Copeau, Schlumberger, prendra Jacques Rivière comme secrétaire en 1911. Isabelle le seconde dans ses activités de rédacteur et de critique. Une petite fille leur est née l’été précédent.
La guerre avec l’Allemagne éclate en août 1914. Mobilisés et envoyés au front, Jacques Rivière, sergent, est porté disparu le 24 août, Henri (Alain) Fournier, lieutenant, disparaît à son tour le 22 septembre. De ce dernier, on ne retrouvera nulle trace. Jacques Rivière, prisonnier à Kœnigsbrück, au bout de trois ans est envoyé en Suisse comme interné malade. Rapatrié en juillet 1918, il reçoit de ses amis de la N.R.F. la mission de diriger la revue qui reparaît en 1919. Un fils naît en 1920.

 

Son frère, Alain Fournier.

 

Terrassé par une fièvre typhoïde, Jacques Rivière meurt le 14 février 1925.
Veuve à trente-cinq ans, avec ses deux enfants Jacqueline et Alain, Isabelle Rivière sera professeur à l’Alliance française de 1925 à 1929.
Puis elle décide de se consacrer entièrement à la mémoire de son mari Jacques Rivière et de son frère Alain Fournier. Elle va publier peu à peu tous les inédits qu’ils ont laissés, toutes les correspondances. Par les livres qu’elle écrivit ensuite, où elle n’a voulu que restituer leur vrai visage, Le Bouquet de Roses Rouges, 1935, Images d’Alain-Fournier, 1938, Vie et passion d’Alain-Fournier, 1963.

En 1937, elle quitte Paris, s’installe à Dourgne, à proximité de ses enfants entrés en religion. Possédée comme son mari et son frère de la passion des âmes, elle a publié aussi quelques œuvres qui sont le fruit d’une méditation spirituelle. Elle était très croyante, idéaliste et exigeante.
Elle meurt à l’âge de 82 ans le 18 juin 1971.

(Source : Le Livre de Poche, LGF)

2. La colère d’Isabelle Rivière contre Henry de Montherlant en 1936

En 1936, Montherlant publie le premier tome de son plus célèbre roman Les Jeunes Filles (quatre tomes s’échelonneront, soit Les Jeunes Filles 1936, Pitié pour les femmes 1936, Le Démon du bien 1937 et Les Lépreuses 1939).
Dès la parution des deux premiers tomes, le succès est énorme. Et le scandale aussi.
Les Jeunes Filles furent publiées à plusieurs millions d’exemplaires.Tout Paris en parlait. On se disait : “Qui se cache derrière les héroïnes principales ?” On cherchait à les identifier. Certaines femmes follement amoureuses de Montherlant ne craignaient pas d’écrire qu’elles étaient le modèle de tel ou tel personnage du roman.

Si les femmes s’arrachaient le livre, si de nombreuses lectrices, éblouies par le style et la féroce drôlerie des situations évoquées, étaient convaincues de la vérité de la thèse de Montherlant, d’autres qui exécraient l’œuvre et l’auteur ne se privèrent pas de vouer Henry de Montherlant aux gémonies. Elles lui collèrent la réputation de misogyne, d’ennemi des femmes… comme continue à le faire encore aujourd’hui le catalogue de la Pléiade (Gallimard) ! Les clichés sont tellement faciles pour définir un écrivain. Il n’est plus nécessaire de le lire.
Cette caricature ridicule ne tient absolument pas quand on étudie les relations de Montherlant étalées sur des dizaines d’années avec certaines femmes, amoureuses ou non, qui ne l’abandonnèrent pas.

Parmi les ennemi(e)s les plus agressives de Montherlant, on compte donc les féministes et à leur tête, la plus célèbre, Simone de Beauvoir, la “Grande Sartreuse”.
Et Isabelle Rivière fit partie de ce groupe de femmes très mécontentes de la publication des Jeunes Filles.

 

En effet, dans le numéro 725 des Nouvelles Littéraires du 5 juin 1936, - (dont le Directeur était à l’époque Maurice Martin du Gard) - , à la suite de l’enquête menée par une femme de lettres Janine Bouissounouse au sujet du 1er tome des Jeunes Filles, et des vives réactions que le livre a provoquées, elle organise une rencontre avec l’écrivain. Celui-ci pour montrer que parmi les lectrices, il a de ferventes admiratrices, communique à la journaliste une partie des innombrables lettres qu’il avait reçues, (les lettres qui lui ont paru n’avoir pas un caractère confidentiel). Il y a un échantillon équilibré de lettres mécontentes et de lettres enthousiastes.

Et Montherlant ne peut s’empêcher de montrer à Janine Bouissounouse la lettre qu’il vient de recevoir d’Isabelle Rivière. Voici ce texte :

“Vous êtes un goujat. Je vous le dis au nom des nombreux hommes qui n’auront pas le courage de vous le dire et de toutes les femmes qui, elles, craindraient que leurs lettres dûment maquillées, ne fussent présentées dans votre prochaine production comme un aveu de désir.
Un pauvre plat petit goujat qui essaye de se venger de l’impuissance à atteindre rien de grand, où l’a mis la luxure à laquelle il s’est voué, en crachant misérablement sur tout ce que ce monde et l’autre contiennent de beauté.
Mais vos crachats retombent sur vous seul, et Dieu, la pureté, l’enfance, les jeunes filles et l’amour continuent sereinement d’exister, hors simplement de votre portée - et vous le savez bien - et c’est cela qui constitue proprement votre enfer.
Mais je regrette d’avoir attendu - dans je ne sais quel espoir d’un retour final - le dernier numéro de la N. R. F pour écrire que vous êtes un goujat, car je me demande maintenant s’il vallait même la peine de vous le dire.”

Janine Bouissounouse constate après avoir lu la lettre : Le doigt sur ce fâcheux vallait, Montherlant sourit et commente : “Si mon livre n’a pas assez d’ailes, la lettre de Madame Rivière en a trop.”

Et Montherlant poursuit en parlant des femmes qui lui écrivent :

Le diable est que, si on leur a répondu une fois, elles vous récrivent toujours. Et alors, il faut briser, même si cela vous coûte. Car les femmes doivent bien se rendre compte qu’un romancier qui écrit un roman sur les femmes, comme Les Jeunes Filles, reçoit des centaines de lettres d’inconnues (…) Et qu’adviendrait-il de son temps, s’il se mettait à entretenir une correspondance avec chacune de ses amies inconnues ! N’oublions pas que, en fin de compte, la vie se réduit à une question d’heures. Le temps qu’un écrivain emploierait à répondre à ses correspondantes, serait autant de temps perdu pour le perfectionnement de son œuvre, qui, tout de même, est l’essentiel. Puisque j’ai dit : “Pitié pour les femme”, je dis aussi aux femmes : “Pitié pour l’écrivain !”